vendredi 14 décembre 2012

la haine du bavardage

Voici quelques extraits d'un texte consacré au bavardage, mauvais usage de la parole que l'auteur, Bruno Rigolt, associe aux nouvelles technologies de la communication. Il me paraît très représentatif du mépris et de la méfiance dans lesquels beaucoup de gens cultivés tiennent les usages modernes et populaires de la parole. Bourdieu et d'autres ont montré que le niveau culturel était corrélé à la position sociale. La culture normée que défendent notamment les enseignants de français et de culture générale est l'instrument d'une domination. On montre ses "quartiers de noblesse culturelle", comme disait Bourdieu. Il faut considérer, si l'on appartient à l'élite culturelle, que Bergman est forcément un meilleur cinéaste que Cameron qu'on laissera avec un sourire condescendant aux classes populaires ou aux adolescents. De même il faut juger que la lecture de Racine et de Duras est nécessairement plus enrichissante que celle de Paulo Coelho. De même, on dira que le bon usage de la parole consistera à échanger sur des sujets "profonds" en montrant sa culture et sa faculté d'argumenter ou la finesse de son goût. Tout cela est bien beau. On dénigrera le bavardage, que les profs déplorent souvent dans les classes, sous prétexte que le langage ne serait fait que pour la densité sémantique, l'engagement de toute la personne, l'élaboration d'une action de haute portée civique. Mais les lieux communs abondent dans les propos des détracteurs des NTIC. En voici un exemple :

"Nos sociétés, dit Bruno Rigolt, tout entières vouées à l'hyper-communication et au "trop plein" d'informations, incarnent paradoxalement une culture du vide et de l'insignifiance. Ainsi, la profusion de paroles contingentes et futiles qui accompagne souvent ces "petites conversations" s'apparente pour beaucoup d'observateurs à un langage expansif et sans fin, incapable d'atteindre la profondeur des choses et des êtres (rien que cela! qu'est-ce donc que la profondeur des choses et des êtres, les quantas, les particules, l'inconscient freudien, le noumène? alors parlons de noumènes, chiche! ndlr). (...)
Le bavardage constitue donc de manière assez paradoxale une impuissance à parler, une parole non assumée, sans identité et sans transitivité, au détriment de la communication véritable. (Relisez le Bavard de Louis-René Des Forêts et les commentaires qu'en firent Blanchot et Foucault, pensez que le bavardage n'est pas si loin que cela de la littérature et comme dit Foucault que "le sujet de la littérature […] ce ne serait pas tellement le langage en sa positivité, que le vide où il trouve son espace quand il s’énonce dans la nudité du “je parle”", ndlr)
L'exemple de certains forums de discussion sur Internet serait à ce titre révélateur : condamné à vivre dans une virtualité d'autant plus douloureuse qu'elle est anonyme, le chateur dévalue la parole au rang de l'inauthentique, parce que ne parvenant pas à accéder au discours. (Il suffit de lire certaines discussions de forums pour découvrir une parole très personnelle, très motivée et qui va parfois plus loin dans la confidence qu'en face à face, une parole qui évoque celle du cabinet ou du confessionnal, voir le travail sur les forums http://btsfrancais2010.blogspot.fr/2012/11/travail-sur-une-discussion-de-forum.html, ndlr) Comme nous le comprenons, avec le bavardage c'est le rapport entre langue et parole qui n'est plus assuré. Alors qu'on peut assimiler la parole à une force d'expression du sujet, le bavardage implique en réalité un refus de dialoguer et de communiquer. (...)
Si nous considérons que la parole est une activité qui doit mener à l'acte, c'est-à-dire à l'action, au faire, alors cette surenchère de langage en miettes qu'est le bavardage est une déchéance ontologique, un langage en crise, un langage vide qui tient lieu d'action : il se donne à entendre par le manque qu'il génère (Mais ce dont tant d'écrivains témoignent de Kafka à Blanchot, c'est justement que le manque, cette espèce de douleur d'une compréhension et communication impossibles ou toujours défectueuses est à l'origine de l'écriture littéraire et que la littérature est une maladie du langage justement, un effort pour creuser, sculpter, ouvrager autant que possible un instrument qui n'est pas à la mesure des aspirations, ndlr). Privilégiant l'affectif, l'instantané et l'éphémère, il prive l'homme du "garant indispensable de la qualité de l'échange" qui est d'abord "le temps de la réflexion" (Instructions Officielles). Le bavardage amène ainsi à une réflexion  essentielle sur le langage même : dépourvue d'intériorité, la parole bavarde devient une fin en soi.
(...) À l'heure de la révolution numérique, il est évident qu'une réflexion sur la parole est indissociable d'une réflexion d'ordre épistémologique : non sans excès, les nouvelles technologies véhiculent souvent une parole protéiforme, immodérée, confuse : les milliards de courriers électroniques, de SMS, de tweets que nous échangeons quotidiennement, l'explosion des paroles personnelles sur Internet à travers les blogs, font que la parole s'est banalisée au point de modifier sensiblement et durablement les conditions de la circulation de l'information. (On ne voit pas en quoi la conversation véhiculée par le portable ou le net serait plus banale, plus ennuyeuse pour les non-intéressés que celle du café (du Commerce), de la place de village, du forum, des dîners en ville des bobos parisiens, du salon des Verdurin ou même de celui de Mme de Rambouillet, ndlr)
♦  « Le medium est le message... »
D'une certaine façon, ces vains bavardages, inutiles et répétitifs, dévalorisent et pervertissent bien souvent l'essence même du langage (on voit là pointer une expression philosophique propre à en imposer, à bluffer le badaud), dans sa dimension d'expression et de transmission : ce n'est pas en fait du langage qui circule mais une oralité qui n'assume plus le pouvoir de la langue, plus proche du bavardage et soustraite à la vraie parole humaine. De manière plus fondamentale, il faudrait noter combien cette hypertrophie communicationnelle est consubstantielle à la mort du monde (sans commentaire) : parler pour parler, twitter pour rendre la vie plus supportable, vouloir toujours plus d'amis sur Facebook, envoyer des tonnes de SMS pour trouver une satisfaction dans le fait même d'exister, n'est-ce pas désagréger la valeur de la parole et de l'échange ?" (On ne voit pas quel mal il y aurait à user de la parole surtout pour établir et maintenir le contact, on ne voit pas quel mal il y aurait à craindre le silence en présence de personnes qui ne sont pas très proches, le fameux silence de l'ascenseur qui pèse des kilos, on ne voit pas quelle profanation on commettrait à user du langage de Racine et de Monsieur Toutlemonde pour demander du sel, pour rappeler à sa chérie ou à son chéri qu'on l'aime, pour vérifier que l'autre est là, attentif, présent, toujours votre ami, que son silence n'est pas ennui ou souci, etc., les mille usages du langage qui peuvent nous porter un peu de chaleur à nous pauvres humains...)
Bruno Rigolt

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