vendredi 30 mai 2014

Ces objets qui nous envahissent : sujet de culture générale n°3

1) Vous ferez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :


Document 1 :


A-t-on besoin d'avoir toujours plus pour être heureux ? L'interrogation n'est pas nouvelle, certains se la posent depuis belle lurette mais la crise aidant, elle revient en force. Et inspire ici et là des actes de rébellions. Ce challenge des 100 objets en est un, comme l'explique Sophie Dubuisson-Quellier, chercheur au CNRS et à Sciences Po. «C'est une forme de militantisme. Avec un but précis : Porter un message sur la place publique. Vivre avec 100 objets, cela tient presque du slogan. Ça parle aux gens tout de suite...»

Définir les objets prioritaires amène à des questions existentielles du genre : faut-il se limiter en livres ? En sous-vêtements ? Et que faire du canapé du salon ?  Dave a décidé d'exclure tout les «biens partagés» (lit, table de la salle à manger...) pour ne décompter que les objets strictement personnels. En s'accordant quelques libertés comme pouvoir changer un objet par un autre. Ou compter les caleçons dans un même groupe, comme un seul objet. Idem pour les chaussettes.

Un peu trop facile au goût de Colin, beau gosse baroudeur, qui raconte sur son blog, photos à l'appui, comment il a réussi à tomber à 72 puis 51 objets, pour être libre comme l'air et déménager à la vitesse de l'éclair. Dans son règlement, précise-t-il, les lunettes de vue et son étui ne font qu'un, le papier toilette et la nourriture ne comptent pas.

Plus pragmatique, le blog de Rowdy Kittens propose des conseils pratiques pour décrocher en douceur: «commencer petit, en donnant par exemple dix objets par semaine à une association caritative», «fuyez les galeries marchandes» et «les pubs à la télé» pour ne pas être tenté. Autre moyen de résister : se répéter chaque fois que nécessaire que «moins d'affaires simplifie le ménage» et que «le désordre est une forme de procrastination».

Sur sa liste, la blogueuse ne compte tout de même qu'un seul objet pour ses élastiques à cheveux. Elle affirme que «le challenge des 100 choses peut paraître arbitraire mais au fond, c'est un bon exercice. Il nous oblige à faire l'inventaire de tout ce qu'on a, nos buts dans la vie. Le plus gros défi est de décider ce qui compte et ce qui ne compte pas.»

Caracolent en tête des objets indispensables : l'ordinateur portable, le wi-fi, MP3 et autres disques durs. «Ce grand écart entre un mode de vie dépouillé et un usage avancé des nouvelles technologies peut sembler paradoxal, reconnaît Sophie Dubuisson-Quellier. Mais pour eux, cela ne l'est pas du tout: les militants anti-consuméristes ont des pratiques très développées en matière d'usage des nouvelles technologies. C'est en accord avec leur objectif que de faire passer un message le plus largement possible».

Pour la sociologue Anne Chaté, aussi, «mettre dans sa liste un ordinateur est tout à fait défendable. C'est comme pour un régime minceur. Il vaut mieux des habitudes alimentaires saines qu'un régime sévère qui débouche sur des frustrations et des excès. Il vaut mieux une modération... modérée.»

Le 100 thing challenge n'est qu'un défi du genre. On en trouve à la pelle sur la toile, cheminant de blogs en blogs, de Facebook à Twitter, se revendiquant du courant de la «simplicité volontaire» bien ancré aux Etats-Unis...

Certains parviennent jusque dans les colonnes des journaux, indépendamment du nombre de personnes concernées d'ailleurs. Si le défi des 100 objets n'a pas trouvé d'écho, pour l'heure, en France, d'autres initiatives s'exportent bien : la journée mondiale sans achat («Buy not day»), ou le freegan, qui consiste à consommer le moins possible en récupérant les aliments encore consommables dans les poubelles des magasins.

«Il est important de distinguer ces formes de militantisme, pensées pour être médiatisées, des pratiques plus diffuses et éparses de ces consommateurs qui s'interrogent au coup par coup sur l'opportunité de tel ou tel achat et qui décident de modifier leurs comportements», conclut Sophie Dubuisson-Quellier.


Marie Piquemal, "Ils ont décidé de vivre avec cent objets", Libération, 16 août 2010.


 
Document 2 :


La chambre de Gandhi dans son ashram à Sevagram, Wardha.



Document 3 :


[Nana, jeune courtisane et actrice, est entretenue par le comte Muffat qui l'a installée dans un hôtel particulier richement meublé.]


Nana n’ouvrait le grand salon, du Louis XVI trop riche, que les soirs de gala, quand elle recevait le monde des Tuileries ou des personnages étrangers. D’habitude, elle descendait simplement aux heures des repas, un peu perdue les jours où elle déjeunait seule dans la salle à manger, très haute, garnie de Gobelins, avec une crédence monumentale, égayée de vieilles faïences et de merveilleuses pièces d’argenterie ancienne. Elle remontait vite, elle vivait au premier étage, dans ses trois pièces, la chambre, le cabinet et le petit salon. Deux fois déjà, elle avait refait la chambre, la première en satin mauve, la seconde en application de dentelle sur soie bleue ; et elle n’était pas satisfaite, elle trouvait ça fade, cherchant encore, sans pouvoir trouver. Il y avait pour vingt mille francs de point de Venise au lit capitonné, bas comme un sopha. Les meubles étaient de laque blanche et bleue, incrustée de filets d’argent ; partout, des peaux d’ours blancs traînaient, si nombreuses, qu’elles couvraient le tapis ; un caprice, un raffinement de Nana, qui n’avait pu se déshabituer de s’asseoir à terre pour ôter ses bas. À côté de la chambre, le petit salon offrait un pêle-mêle amusant, d’un art exquis ; contre la tenture de soie rose pâle, un rose turc fané, broché de fils d’or, se détachaient un monde d’objets de tous les pays et de tous les styles, des cabinets italiens, des coffres espagnols et portugais, des pagodes chinoises, un paravent japonais d’un fini précieux, puis des faïences, des bronzes, des soies brodées, des tapisseries au petit point ; tandis que des fauteuils larges comme des lits, et des canapés profonds comme des alcôves, mettaient là une paresse molle, une vie somnolente de sérail. La pièce gardait le ton du vieil or, fondu de vert et de rouge, sans que rien marquât trop la fille, en dehors de la volupté des sièges ; seules, deux statuettes de biscuit, une femme en chemise cherchant ses puces, et une autre absolument nue, marchant sur les mains, les jambes en l’air, suffisaient à salir le salon d’une tache de bêtise originelle. Et, par une porte presque toujours ouverte, on apercevait le cabinet de toilette, tout en marbre et en glace, avec la vasque blanche de sa baignoire, ses pots et ses cuvettes d’argent, ses garnitures de cristal et d’ivoire. Un rideau fermé y faisait un petit jour blanc, qui semblait dormir, comme chauffé d’un parfum de violette, ce parfum troublant de Nana dont l’hôtel entier, jusqu’à la cour, était pénétré.


Emile Zola, Nana, 1880.



Document 4 :


Le ressort central de la vie sociale, dit Veblen (1), est la rivalité ostentatoire qui vise à exhiber une prospérité supérieure à celle de ses pairs. La différenciation de la société en de nombreuses couches excite la rivalité générale.

La course à la distinction pousse à produire bien davantage que ce que requérerait l’atteinte des « fins utiles » :  « Le rendement va augmentant dans l’industrie, les moyens d’existence coûtent moins de travail, et pourtant les membres actifs de la société, loin de ralentir leur allure et de se laisser respirer, donnent plus d’effort que jamais afin de parvenir à une plus haute dépense visible. La tension ne se relâche en rien, alors qu’un rendement supérieur n’aurait guère eu de peine à procurer le soulagement si c’était là tout ce qu’on cherchait; l’accroissement de la production et le besoin de consommer davantage s’entre-provoquent: or ce besoin est indéfiniment extensible. » En effet, il ne s’arrête jamais : repensons à nos milliardaires. Qu’acheter, quand chacun a son avion décoré de bois précieux et de marbre? Une collection d’objets d’art. Une fusée. Un sous-marin. Et ensuite? Une villégiature sur la Lune. Autre chose, toujours, car la satiété n’existe pas dans la compétition somptuaire.

Enfin, la classe de loisir, au sommet, se coupe de la société. « Ce qui compte pour l’individu élevé dans le grand monde, explique Veblen, c’est l’estime supérieure de ses pareils, la seule qui fasse honneur. Puisque la classe riche et oisive a tant grandi, (. . .) puisqu’il existe un milieu humain suffisant pour y trouver considération, on tend désormais à mettre à la porte du système les éléments inférieurs de la population; on n’en veut même plus pour spectateurs; on ne cherche plus à les faire applaudir ni pâlir d’envie. »

La théorie de Veblen paraît si claire qu’il est à peine besoin de la commenter. Observons nos oligarques. Et regardons comment les 4×4, les voyages à New York ou à Prague, les écrans ultraplats, les caméras numériques, les téléphones télévisions, les cafetières perfectionnées… – comment l’incommensurable amoncellement d’objets qui constitue le décor de nos sociétés d’opulence se déverse en cascade, jusqu’aux rangs les plus modestes de la société, au fur à mesure que leur découverte par les hyper-riches recule dans un temps de plus en plus frénétique. Mais les filtres des possibilités de chacun, à mesure que l’on descend l’échelle de la richesse, écrèment cruellement le flot des fruits de la corne d’abondance. Ils laissent inassouvi le désir inextinguible qu’excite la dilapidation clinquante des oligarques. (...)

Qui, aujourd’hui, consomme le plus de produits matériels? Les hyper-riches? Pas seulement. Individuellement, ils gaspillent certes outrageusement, mais collectivement, ils ne pèsent pas si lourd que ça. L’oligarchie? Oui, cela commence à faire nombre. Mais cela ne suffit pas encore. Ensemble, Amérique du Nord, Europe et Japon comptent un milliard d’habitants, soit moins de 20 % de la population mondiale. Et ils consomment environ 80 % de la richesse mondiale. Il faut donc que ce milliard de personnes réduise sa consommation matérielle. Au sein du milliard, pas les pauvres, mais pas seulement non plus les vilains de la couche supérieure. Disons, 500 millions de gens, et appelons-les la classe moyenne mondiale. Il y a d’assez fortes chances que vous fassiez partie – comme moi- de ces personnes qui réduiraient utilement leur consommation matérielle, leurs dépenses d’énergie, leurs déplacements automobiles et aériens.

Mais nous limiterions notre gaspillage, nous chercherions à changer notre mode de vie, tandis que les gros, là-haut, continueraient à se goberger dans leurs 4×4 climatisés et leurs villas avec piscine? Non. La seule façon que vous et moi acceptions de consommer moins de matière et d’énergie, c’est que la consommation matérielle – donc le revenu – de l’oligarchie soit sévèrement réduite. En soi, pour des raisons d’équité, et plus encore, en suivant la leçon de ce sacripant excentrique de Veblen, pour changer les standards culturels de la consommation ostentatoire. Puisque la classe de loisir établit le modèle de consommation de la société, si son niveau est abaissé, le niveau général de consommation diminuera. Nous consommerons moins, la planète ira mieux, et nous serons moins frustrés par le manque de ce que nous n’avons pas.

Le chemin est tracé. Mais les hyper-riches, la nomenklatura, se laisseront-ils faire?


(1) Thorstein Veblen, 1857-1929, économiste et sociologue américain, auteur de La théorie de la classe de loisir (1899).


Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, 2007. 

2) Ecriture personnelle :
Pensez-vous que les hommes peuvent modérer leur besoin d'objets ? 


dimanche 18 mai 2014

Ces objets qui nous envahissent : sujet de culture générale n°2

1) Vous ferez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :

Document 1:

Par une nuit inquiétante et silencieuse, une caméra s'élève au-dessus d'un panneau "Défense d'entrer" et pénètre dans un univers fantastique où tout semble être suspendu à la lumière tremblante, reflétée par une fenêtre perdue sur la façade d'un château, perché sur une montagne improbable. Derrière ce reflet, un homme murmure dans un souffle inaudible une parole mystérieuse "Rosebud" (bouton de rose), avant de rendre l'âme et laisser une boule de verre, enfermant un monde immaculé de neige, se briser contre le sol.
Un film d'actualités nous apprend que cet homme s'appelait Charles Foster Kane. Placé à la tête d'une immense fortune issue de l'exploitation familiale d'une mine d'or, Charles Foster Kane s'est érigé en personnage public, possédant un important groupe de médias et nourrissant de grandes ambitions politiques. Marié deux fois et divorcé deux fois, sa vie amoureuse tumultueuse est à l'origine de son échec aux élections de gouverneur de New-York. Battu sur le terrain politique et face à la crise économique galopante, l'empire de Charles Foster Kane ne résiste pas et décline. Les actualités se terminent sur l'image d'un vieillard malade et isolé dans un univers qu'il s'est construit à sa démesure : Xanadu. La bobine des actualités s'arrête là. Le film pourrait s'arrêter là, mais un journaliste, nommé Thomson entreprend une enquête pour découvrir la pièce manquante du puzzle que constitue la vie de Kane : le sens de sa dernière parole, "Rosebud". Son enquête repose sur le témoignage de cinq personnes qui ont connu Charles Foster Kane : Suzan Alexander, sa dernière femme, M. Thatcher, le banquier qui l'a pris sous sa tutelle, M. Bernstein, son plus fidèle serviteur, M. Leland, son ami d'enfance, et son dernier majordome. Les cinq témoignages remettent en scène, avec des éclairages différents, les principaux épisodes de la vie de Charles Foster Kane, son départ du foyer maternel, sa prise en main du journal l'Inquirer, son premier mariage avec la fille du président des Etats-Unis, son ascension fulgurante en politique, sa chute tout aussi vertigineuse, sa relation avec Suzan Alexander, sa solitude dans l'immensité de Xanadu, mais aucun n'éclaire le mystère "Rosebud".
Devant ses collègues journalistes, Thomson épilogue sur l'échec de son enquête : "Aucun mot ne peut contenir la vie d'un homme". Alors que les journalistes photographient une dernière fois les nombreux vestiges qu'avait accumulés Kane au cours de sa vie, la caméra s'attarde sur l'un d'entre eux qu'on est sur le point de brûler. Au milieu des flammes, le spectateur découvre ce que l'enquête n'a pas su révéler : Rosebud est le mot gravé sur un traîneau de bois, celui sur lequel glissait le jeune Kane le jour où on l'a retiré de son enfance. Le puzzle est complet, la caméra revient à son point de départ : "Défense d'entrer".


Paolo Zannier, "Orson Welles, une parole à l'origine d'une autre lumière, d'une autre nuit", Cinépage juillet 2003.


Document 2 :


[Roland, neveu de Charlemagne, est tué lors de la bataille de Roncevaux où il affronte les Sarrasins.]

CLXIX

Hauts sont les monts, hauts sont les arbres. Il y a là quatre perrons (1), faits de marbre, qui luisent. Sur l’herbe verte, le comte Roland se pâme. Or un Sarrasin le guette, qui a contrefait le mort et gît parmi les autres, ayant souillé son corps et son visage de sang. Il se redresse debout, accourt. Il était beau et fort, et de grande vaillance ; en son orgueil il fait la folie dont il mourra : il se saisit de Roland, de son corps et de ses armes, et dit une parole : « Il est vaincu, le neveu de Charles ! Cette épée, je l’emporterai en Arabie ! » Comme il tirait, le comte reprit un peu ses sens.

(1) perron : bloc (de pierre, de marbre)

CLXX

Roland sent qu’il lui prend son épée. Il ouvre les yeux et lui dit un mot : « Tu n’es pas des nôtres, que je sache ! » Il tenait 1’olifant (2) qu’il n’a pas voulu perdre. Il l’en frappe sur son heaume gemmé, paré d’or ; il brise l’acier, et le crâne, et les os, lui fait jaillir du chef les deux yeux et devant ses pieds le renverse mort. Après il lui dit : « Païen, fils de serf, comment fus-tu si osé que de te saisir de moi, soit à droit, soit à tort ? Nul ne l’entendra dire qui ne te tienne pour un fou ! Voilà fendu le pavillon de mon olifant ; l’or en est tombé, et le cristal. »

(2) Olifant : Petit cor d'ivoire, taillé dans une défense d'éléphant.

CLXXI

Roland sent que sa vue se perd. Il se met sur pieds, tant qu’il peut s’évertue. Son visage a perdu sa couleur. Devant lui est une pierre brune. Il y frappe dix coups, plein de deuil et de rancœur. L’acier grince, il ne se brise, ni ne s’ébrèche. « Ah ! » dit le comte, « sainte Marie, à mon aide ! Ah ! Durendal (3), bonne Durendal, c’est pitié de vous ! Puisque je meurs, je n’ai plus charge de vous. Par vous j’ai gagné en rase campagne tant de batailles, et par vous dompté tant de larges terres, que Charles tient, qui a la barbe chenue ! Ne venez jamais aux mains d’un homme qui puisse fuir devant un autre ! Un bon vassal vous a longtemps tenue : il n’y aura jamais votre pareille en France la Sainte. »

(3) Durendal : Epée de Roland, elle a été donnée à Charlemagne par un ange pour qu'il la remette au meilleur de ses capitaines.

CLXXII

Roland frappe au perron de sardoine. L’acier grince, il n’éclate pas, il ne s’ébrèche pas. Quand il voit qu’il ne peut la briser, il commence en lui-même à la plaindre : « Ah ! Durendal, comme tu es belle, et claire, et blanche ! Contre le soleil comme tu luis et flambes ! Charles était aux vaux de Maurienne, quand du ciel Dieu lui manda par son ange qu’il te donnât à l’un de ses comtes capitaines : alors il m’en ceignit, le gentil roi, le Magne. Par elle je lui conquis l’Anjou et la Bretagne, par elle je lui conquis le Poitou et le Maine. Je lui conquis Normandie la franche, et par elle je lui conquis la Provence et l’Aquitaine, et la Lombardie et toute la Romagne. Je lui conquis la Bavière et toute la Flandre, la Bourgogne et […], Constantinople, dont il avait reçu l’hommage, et la Saxe, où il fait ce qu’il veut. Par elle je lui conquis l’Écosse […] et l’Angleterre, sa chambre, comme il l’appelait. Par elle je conquis tant et tant de contrées, que Charles tient, qui a la barbe blanche. Pour cette épée j’ai douleur et peine. Plutôt mourir que la laisser aux païens ! Dieu, notre père, ne souffrez pas que la France ait cette honte ! »

CLXXIII

Roland frappa contre une pierre bise. Il en abat plus que je ne sais vous dire. L’épée grince, elle n’éclate ni ne se rompt. Vers le ciel elle rebondit. Quant le comte voit qu’il ne la brisera point, il la plaint en lui-même, très doucement : « Ah ! Durendal, que tu es belle et sainte ! Ton pommeau d’or est plein de reliques : une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile, et des cheveux de monseigneur saint Denis, et du vêtement de sainte Marie. Il n’est pas juste que des païens te possèdent : des chrétiens doivent faire votre service. Puissiez-vous ne jamais tomber aux mains d’un couard ! Par vous j’aurai conquis tant de larges terres, que tient Charles, qui a la barbe fleurie ! L’empereur en est puissant et riche. »

CLXXIV

Roland sent que la mort le prend tout : de sa tête elle descend vers son cœur. Jusque sous un pin il va courant ; il s’est couché sur l’herbe verte, face contre terre. Sous lui il met son épée et l’olifant. Il a tourné sa tête du côté de la gent païenne : il a fait ainsi, voulant que Charles dise, et tous les siens, qu’il est mort en vainqueur, le gentil comte. A faibles coups et souvent, il bat sa coulpe. Pour ses péchés il tend vers Dieu son gant.

CLXXV

Roland sent que son temps est fini. Il est couché sur un tertre escarpé, le visage tourné vers l’Espagne. De l’une de ses mains il frappe sa poitrine : « Dieu, par ta grâce, mea culpa, pour mes péchés, les grands et les menus, que j’ai faits depuis l’heure où je naquis jusqu’à ce jour où me voici abattu ! » Il a tendu vers Dieu son gant droit. Les anges du ciel descendent à lui.

La Chanson de Roland, traduction Joseph Bédier, laisses 173 à 176, XIIe siècle.


Document 3 :


Machines, appareillages, outils ou instruments divers démultiplient depuis longtemps les possibilités du corps : force ou précision des gestes, mémoire, classement ou calcul. Le corps trouve là un substitut, un allié, développant à l’extrême ses possibles et ses qualités. En retour, les techniques imposent au corps de nouvelles manières de faire, de nouvelles perceptions, requièrent de nouvelles habitudes, de nouveaux rythmes, dessinent un nouvel imaginaire. Loin de l’effacer, la technique sollicite plus que jamais l’engagement du corps ; elle favorise une attention, une vigilance, voire une « écoute » particulière du corps. (...) Entre le corps et l’objet technique la relation n’est pas mimétisme, projection ou simple prolongement. C’est d’abord comme problème à résoudre, disposition et habileté à acquérir que s’opère la rencontre. L’outil ne fait pas que donner au corps des possibilités qu’il n’avait pas, il redéfinit le cadre de l’action, il ouvre à de nouveaux problèmes. En distinguant l’outil auxiliaire de l’outil nécessaire, F. Sigaut révise (...) la thèse classique de l’outil comme prolongement naturel du corps. L’outil simple, «auxiliaire », celui dont la forme et la fonction semblent calquées sur la forme de l’organe, pourquoi serait-il premier ? Que l’outil prolonge dans certains cas le corps en accentuant ses efficacités est possible. Mais pourquoi, en revanche – et cela est souvent le cas –, inventer un outil pour le substituer à une fonction que l’organe remplit parfaitement ? Pourquoi un outil quand la main suffit ? Au contraire, l’outil « nécessaire », en se distinguant des modes naturels d’action, offre des possibilités inimaginables sans lui. Il permet de nouvelles habiletés, une gestualité ludique, et présente en lui-même un intérêt qui dépasse ses effets pratiques. Des problèmes inédits se posent ainsi au corps dans l’expérience de la nécessité imposée par l’objet, et de nouvelles dispositions, manières de faire, habiletés redessinent le cadre dans lequel l’usage se définit. Dans le champ des pratiques quotidiennes, si l’objet technique supplée les déficiences du corps, s’il amplifie ses possibilités d’action, c’est à la condition d’un ajustement réciproque, d’un façonnage matériel et émotionnel. M. Winance et S. Maisonneuve montrent que l’objet – un fauteuil roulant, un gramophone – n’est plus seulement extérieur, mais ce qui fait corps, ce à travers quoi perception et action sont rendus possibles.


Pillon Thierry, Vigarello Georges. Présentation. In: Communications, 81, 2007.



Document 4 :



Bob Marley devant sa maison en Jamaïque, photo prise par David Burnett pour Time Magazine en mars 1976.
La photo collée sur la guitare représente Haile Sélassié, le dernier empereur d'Ethiopie, le “Messie Rastafari”, décédé en 1974. Sous la photo, une carte de l'Afrique accompagnée de la légende : “Africa Must Be Free By 1983“, i.e. l'Afrique doit être libre d'ici à 1983.

2) Ecriture personnelle : 

Dans quelle mesure l'objet forme-t-il la personne ?

Ces objets qui nous envahissent : sujet de culture générale n°1

1) Vous ferez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :
Document 1 :
Poupée, panoplie de princesse ou dînette pour les filles ; voiture, habit de pompier ou château fort pour les garçons : les commandes au Père Noël sont conformes à une image stéréotypée du masculin et du féminin. Mais à qui revient la responsabilité d'un choix sexué ? A l'enfant, à ses parents ou à la société ?
Dans la Grèce antique, selon des peintures et des vestiges retrouvés dans les tombes, il existait déjà des poupées, des chevaux à roulettes, des dînettes et des petites voitures ! Au XIXe siècle, on retrouve sous la plume de la Comtesse de Ségur, dans Les Malheurs de Sophie, la description de jouets féminins : dînette en porcelaine et poupée de cire ; tandis que Victor Hugo immortalise la poupée de Cosette dans "Les Misérables".
Par l'apprentissage précoce de la collectivité en crèche, l'enfant est confronté aussi bien aux jouets traditionnellement destinés aux filles (poupées, dînettes…) qu'à ceux plus spécifiquement attribués aux garçons (circuits de trains, garage, jeux de construction…) : ses préférences ne dépendent pas encore de son sexe. Peu de parents, pourtant, laissent leur enfant affirmer librement ses goûts, peut-être par crainte que leur fille soit un "garçon manqué" ou que leur fils devienne une vraie fillette !
En grandissant, l'enfant affirme sa différence sexuelle : au conditionnement de la petite enfance succède le désir d'identification avec le parent du même sexe dont il fait son modèle. Le jouet est un moyen pour l'enfant de vivre "pour de rire" à la façon des adultes. Les enfants reproduisent donc ce qu'ils croient être la fonction du papa ou celle de la maman. Ainsi, la petite fille cuisine, lange son poupon, fait belle sa poupée-mannequin, joue à l'infirmière… Le garçon conduit motos et voitures, construit des circuits ou des maquettes et joue au médecin ou à la guerre.
Mais l'enfant est aussi influencé par les magazines et la télévision : ainsi, quelle que soit la mode vestimentaire suivie par leur mère, les fillettes rêvent en rose et n'habillent leur poupée-mannequin qu'avec des robes clinquantes. Les garçons, eux, n'ont souvent d'yeux que pour les jeux d'aventure et de stratégie. Ils adoptent volontiers G.I. Joe et autres Big Jim, pendants masculins de la poupée-mannequin, entre parachutiste et Superman !
Même les concepteurs de jeux entretiennent cette séparation. Ainsi, le jeu Pokémon, succès planétaire sur console game-boy (mot à mot : jeu-garçon…), est clairement prévu pour les garçons. La règle du jeu décrit d'ailleurs l'affrontement de deux garçons, le joueur et son rival virtuel. Les filles, elles, n'ont qu'à collectionner et échanger les cartes Pokémon ou acquérir des objets dérivés à l'effigie de leur petit préféré, Pikachu : sacs, bijoux, porte-clés…
La vigilance des parents est donc nécessaire : les jouets qu'ils choisissent pour leur enfant portent une " idéologie ". A l'heure où les femmes participent professionnellement à la société, pourquoi cantonner la fillette, à travers ses jouets, au rôle de ménagère ou de mannequin-potiche ? Pourquoi s'obstiner à faire du garçon un ingénieur et lui offrir des jeux de construction, s'il préfère cuisiner et jouer à la dînette ? Sans pour autant offrir systématiquement une poupée à leur garçon, ils peuvent l'orienter vers d'autres objets que les armes ou les véhicules. De même, sans refuser à une fille d'apprendre à séduire, ils peuvent la diriger vers d'autres centres d'intérêt.
A l'heure où l'égalitarisme entre hommes et femmes tente de s'imposer, il est remarquable que les différences sexuelles soient autant marquées dans l'univers du jouet. Même les grands magasins possèdent deux rayons bien différenciés. Résistance consciente ou non à une réforme des moeurs ? Il est probable, cependant, qu'au fil des évolutions sociales, les différences entre jouets des deux sexes s'estomperont.
Marianne Chouchan, "Les jouets ont-ils un sexe ?", www.doctissimo.fr
Document 2 : 
Lors de leurs briefings préparatoires à la requête au Père Noël, Clara et Zoé, 8 et 5 ans, ont d'abord caressé l'idée de demander un circuit pour voitures. Puis, tout à coup, elles ont eu un doute: le circuit, ce ne serait pas un jouet pour garçons? «J'ai démenti avec la dernière énergie l'idée selon laquelle il y aurait des jouets réservés à l'un ou l'autre sexe, raconte leur mère. Tous ces trucs roses pour filles, je déteste!» Mais elle hésite à acheter le circuit : «Le problème, c'est que je ne suis pas du tout sûre qu'elles en aient encore envie.»
Le cas de Clara et Zoé n'est pas désespéré: elles traversent simplement un âge particulièrement sensible aux codes sexués, comme l'explique ci-dessous la chercheuse Anne Dafflon Novelle. Le problème d'une maman moderne comme la leur, c'est que même si elle décide de leur acheter un objet neutre comme un vélo, elle va se retrouver à choisir entre rose et bleu : le beau vélo rouge qui passe de la sœur au petit frère, du cousin à la cousine, est en train de devenir un objet rare.
En revanche, si la mère de Clara et Zoé va chez Manor, elle trouvera le coin boutique Girly Shop, créé l'an dernier et spécialement réservé aux fillettes de 6 à 10 ans, où elle pourra acheter une radio, une calculatrice ou un radio-réveil Hello Kitty très, très nana. Au rayon jouets, elle verra que même les chevaux se déclinent en super pink (My Little Poney) et à l'étage multimédias, elle trouvera la PlayStation rose bonbon de chez Sony. Pendant ce temps, chez les grands, Wernli sort un biscuit for men only (Guara) et Cardinal invente la bière pour femmes (Eve).
Le «regendering» est en marche. L'incontournable tendanceur parisien Vincent Grégoire observe, dans le magazine Stratégies, que le courant «s'amplifie». Il consiste, pour les fabricants, à miser de plus en plus sur la différenciation sexuelle. Le bon vieux Levi's unisexe est parti faire un tour sur Mars et Vénus (voir le best-seller «Les Hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus» de John Gray). Filles et garçons font désormais jean séparé: strass et broderies d'un côté, tons sombres et coupe baggy de l'autre. Et Anne Dafflon Novelle de mettre en évidence ce paradoxe sociologique : le destin des hommes et des femmes n'a jamais été aussi ouvert, et pourtant, les garçons et les filles n'ont jamais été entourés d'objets aussi différenciants. Dans le domaine du jouet, le phénomène est accentué par le fait que les fabricants visent des enfants de plus en plus jeunes, pour compenser la défection des préados. C'est ainsi que l'an dernier on a vu apparaître le premier appareil photo numérique pour les 3 à 6 ans. En rose ou bleu, bien sûr.
Mais la sexualisation des produits ne concerne pas que les enfants. Et pour cause : elle part notamment de la constatation, faite par les stratèges du «marketing de genre», que les foyers composés de maman-papa et les enfants ne sont plus le modèle dominant. En France, ils sont déjà minoritaires. En Suisse, 40% des foyers sont aujourd'hui monoparentaux ou composés d'une seule personne. Cette évolution a notamment pour effet de faire des hommes des acheteurs plus actifs qu'avant. Fabricants et publicitaires se mettent en quatre pour les séduire. Le premier pari consiste à leur faire une place dans des marchés à clientèle traditionnellement féminine : les produits de beauté pour hommes sont une des success stories commerciales de ces dernières années, et les bijoux aspirent à suivre le mouvement. (...)
Mais les fabricants poussent plus loin la logique et entreprennent de sexualiser des produits qui, jusqu'ici, somnolaient dans les limbes du genre neutre. C'est ainsi qu'on a vu des téléphones portables en forme de poudrier proposer des programmes avec calcul des calories et du cycle menstruel. Côté couleurs, après le «pink», c'est l'or qui est à la hausse pour plaire à Madame. Tandis que le rayon alimentation présente les dernières créatures du «regendering» : Danone vient de lancer en France les premiers yaourts pour filles (ils nourrissent la peau de l'intérieur) habillés de rose et d'argent, et Contrex fait de l'œil à madame avec un bouchon fuchsia en forme de cœur. Lancé en début d'année, le Coca-Cola Zéro, un «light» sombre et viril, casse la baraque. Du coup, Pepsi lance un autre «light», féminisé : blanc, rose, bleu ciel et plus petit, pour les femmes-femmes qui boivent comme des oiseaux.
Anna Lietti, "Nouveau! Les objets ont un sexe", www.letemps.ch

Document 3 :
Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet ; toutes les fenêtres en étaient ouvertes et, en se glissant le long des palissades, il s’en approcha avec un trouble et une émotion qu’il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres, qui servaient de porte, pour voir ce que faisait Mme de Clèves. Il vit qu’elle était seule ; mais il la vit d’une si admirable beauté qu’à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisait chaud, et elle n’avait rien, sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quelques-uns, et M. de Nemours remarqua que c’étaient des mêmes couleurs qu’il avait portées au tournoi. Il vit qu’elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu’il avait portée quelque temps et qu’il avait donnée à sa sœur, à qui Mme de Clèves l’avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à M. de Nemours. Après qu’elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu’elle avait dans le cœur, elle prit un flambeau et s’en alla, proche d’une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz, où était le portrait de M. de Nemours ; elle s’assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.
On ne peut exprimer ce que sentit M. de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait, la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait, c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant.
Mme de Lafayette, La Princesse de Clèves, 1678.

Document 4 :

publicité pour Alfa Romeo

2) Ecriture personnelle :

Pensez-vous que les objets contribuent à produire le genre ?

nouveau thème : Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

Thème n° 2 - Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets
Nous sommes entourés d'objets de toutes tailles, de toutes origines, de toutes valeurs. Qu'ils aient été fabriqués artisanalement ou industriellement, leur évidence, leur apparente nécessité et leur prolifération nous amènent à nous interroger : quels rapports entretenons-nous avec les objets ?
Matérialité de l'objet et modes de production
Solides, maniables, pourvus de caractères propres, les objets sont notre création. Ils sont le résultat d'une réflexion qui a pu mener du prototype à la série. Ils sont le fruit d'un travail qui a engagé un choix de forme, un mode d'usinage, un système de commercialisation donnant à la matière première une valeur ajoutée.
L'industrie produit et rend accessibles un nombre considérable d'objets. Emblèmes de la société de consommation, ils posent des problèmes de stockage, de recyclage : que faire des objets inutiles et désuets, des objets cassés ?
Le développement du numérique nous libère-t-il de cette invasion ? Jeux, livres, disques tendent à se dématérialiser. Mais ce phénomène nouveau nous affranchit-il de l'objet ou accroît-il, au contraire, notre besoin de posséder des objets concrets que nous prenons plaisir à voir, sentir, toucher ?
Fonctions des objets
La majorité des objets qui nous entourent ont une destination précise, clairement identifiable. Utiles, ils étendent le pouvoir de l'homme et facilitent la vie quotidienne ; fruits des innovations technologiques, ils alimentent aussi le mythe du progrès constant de l'humanité.
Cependant, les objets ne semblent pas toujours répondre à un besoin prédéfini. S'agit-il pour autant seulement de gadgets superflus, auxquels nous serions attachés sous l'influence de stratégies commerciales ? Ne constate-t-on pas que l'objet crée son usage ou que les utilisateurs inventent a posteriori des fonctions qui le rendent indispensable, comme c'est parfois le cas dans le domaine des nouvelles technologies ?
Les objets peuvent aussi être détournés de leur destination initiale, matérielle et utilitaire, par tout un chacun comme par les artistes. Les dimensions esthétique ou ludique occultent alors la finalité première de l'objet. À quelles fonctions les objets sont-ils assignables ?
Valeur des objets
La valeur d'un objet ne peut se réduire à sa fonction ou au besoin qu'il satisfait. D'autres facteurs interviennent : ergonomie, design, prestige lié à la qualité des matériaux, à la marque, à la mode, à la dimension esthétique...
Cette valeur n'est pas toujours mesurable. Elle tient aussi au regard que les individus, à titre personnel ou collectif, portent sur l'objet, en raison d'un attachement sentimental ou d'une relation particulière (objets sacrés, patrimoniaux, objets cultes d'une génération). Une telle valeur fait donc de l'objet bien plus qu'une simple chose inanimée, posée devant un sujet. Comment l'appréhender ? Dans quels cas pourra-t-on parler de fétichisme ou de lien irrationnel engendré par nos désirs et nos frustrations ?
Accumulés tout au long d'une vie, collectionnés avec passion, entassés avec indifférence, que disent les objets de ceux qui les possèdent ? De quoi sont-ils les signes ? Et aussi bien, que dit leur absence ? Est-elle signe de pauvreté, de dépouillement ou de liberté ?

mercredi 14 mai 2014

sujet culture générale 2014

Première analyse :
Un sujet qui ressemble beaucoup à celui de l'an dernier : trois documents sur les échanges numériques et un document sur la conversation "à l'ancienne".
On pouvait faire le même type de plan qu'en 2013 (pour ne pas se compliquer la vie) :
1) Ce qui demeure à peu près identique dans les échanges de paroles.
2) Ce qui a changé, ce qui est nouveau.

Document 2 :
Le texte de Janin fait une distinction entre la conversation en général et son art très poussé, comme on ferait la différence entre le simple jeu du violon et l'art du grand violoniste.
En effet, il nous dit que peu de gens savent pratiquer le langage de la conversation véritable. Il s'agit d'un art propre à une société d'élite, de bonnes manières, etc.
On peut percevoir une première définition (§ 1) qui implique aussi bien les non-dits que les mots et la gentillesse aussi bien qu'une certaine méchanceté. Puis, une deuxième définition (§2 et 3), cette fois de la conversation superfine, la conversation atticiste ou parisienne. Il y a une certaine contradiction entre les deux : la calomnie, l'absence de pitié et la médisance du paragraphe 1 relèvent de la méchanceté, tandis que la conversation de salon ou d'agora est, selon Janin, exempte de passion méchante, tempérée par la politesse. 

Esquisse de plan (sans les détails) :

1) Constantes de la conversation :
Le bavardage :
On parle sans avoir rien à se dire, on échange des propos superflus (document 2), on exprime toutes les émotions (document 3), on substitue l'indifférence à la dialectique (document 4).
L'amusement :
Les citoyens grecs, selon Janin, se divertissent dans la parole démocratique, les jeunes jouent avec le langage (document 3), on prend soin d'écarter les dissemblances qui peuvent fâcher (document 4), on double le plaisir en ayant recours à l'image (document 1). 
2) Variables :
On n'utilise plus un langage aussi raffiné (document 2 et 3).
On écrit à distance (document 3) ou on mélange le face à face et le numérique (document 1), au lieu de parler sur l'agora ou dans un salon (document 2).
On communique de plus en plus avec ses "clones" au sein d'une micro-communauté fondée sur le plaisir fusionnel (document 4).

Ce n'est qu'une esquisse. Je trouve ce corpus plutôt pauvre, il n'y a pas grand chose à tirer de la photo, le texte de Janin est un peu bavard et répétitif avec une chute spirituelle, le texte de Monod ne développe guère les conclusions de l'enquête de Turkle, pour finir le texte d'Ippolita me semble vraiment pitoyable par ce préjugé galvaudé de "narcissisme", de refus de la différence, dont il accable les usagers de Facebook... Ce dernier document procède d'un mépris élitiste et aveugle à l'égard des jeunes en particulier, et évidemment des jeunes les moins cultivés... En plus, sur le plan conceptuel, ce document 4 est vraiment flou. Opposer la prétendue "homophilie" (terme que tous les dictionnaires définissent comme attirance pour les personnes de même sexe) à une "affinité" qui serait son contraire et qui n'est nullement définie, c'est un peu n'importe quoi. Prétendre que les usagers de Facebook ne connaissent qu'une communication groupale qui gomme les différences et appauvrit le partage, c'est extrêmement contestable. Il suffit de connaître un tout petit peu les échanges des militants, activistes et membres d'association (tels que, par exemple, les militants LGBTQIA ou les anarchistes) pour saisir la fausseté dérisoire de cette affirmation. On ne voit pas pourquoi "liker" les mêmes idées, les mêmes musiques, les mêmes images signifierait le refus de la différence, pourquoi partager les mêmes valeurs en somme interdirait la nuance et le désaccord...

lundi 12 mai 2014

esquisse de corrigé de la synthèse n°2

Le corpus se trouve ici.
Voici l'analyse sommaire des documents suivie d'un plan général en deux parties :


Doc. 1 :
Prix corrélé à la qualité de l'objet dans l'esprit du consommateur : la valeur marchande correspond à la qualité du bien. Ce qui est cher est bon. Un vin plus coûteux donne plus de satisfaction.
Deux raisons :
Si le consommateur manque de critères pour juger, il se fie au prix.
D'autre part, la cherté symbolise la richesse dont le consommateur rêve.
On ne consomme pas seulement pour satisfaire un besoin mais aussi pour réaliser partiellement un rêve.
rêve de richesse
Doc. 2 :
La communication marchande ne se fonde plus sur les qualités intrinsèques du produit (sauf s'il est unique par son caractère innovant) mais sur sa valeur symbolique.
L'objet devient un signe de distinction sociale. La consommation est un langage par lequel on affirme (ou signifie aux autres) ses choix et sa valeur.
Le marketing doit donc attacher au produit une signification qui plaise, un sens conforme aux valeurs collectives (terroir, écologie, pluralité ethnique, etc.). La publicité représente les idéaux individuels et collectifs plus efficacement que les autres discours.
Consommer n'est pas satisfaire un besoin matériel mais chercher la reconnaissance d'autrui et se donner une valeur sociale.
L'objet doit répondre au désir d'individualisation et le marketing insiste sur la différence entre les produits comme si elle permettait de se singulariser. Mais en fait ces différences sont illusoires et le consommateur ne se singularise pas.
rêve de distinction, de valorisation de soi, de participation à des idéaux

Doc. 3 :
Les personnages rêvent d'être riches. Ils se sentent faits pour cela.
Mais ils n'en ont pas les moyens. Sans être pauvres, ils sont réduits à une vie médiocre.
Les produits de luxe sont une tentation qui les tantalise.
rêve de richesse

Doc. 4 :
La publicité pour Nike associe aux produits de la marque reconnaissable au logo un slogan qui représente la liberté et l'audace, le passage à l'acte qui affirme le désir cher à la personne. Comme si en achetant un de ces produits on renforçait son existence. (Le Swoosh évoque Nikê, déesse de la victoire.)
rêve d'affirmation de soi

Plan :

Consommation et rêve :

1) Affirmation de soi et intégration au groupe :
L'objet est un signe qui représente un rêve, une valeur sociale. Le posséder et le consommer, c'est réaliser partiellement un rêve. (Tous les documents convergent sur ce point.)
Valeur sociale ou valeur de rêve : richesse, terroir, écologie, liberté d'agir, individualisation...

2) Illusion et insatisfaction
Le consommateur ne sait pas juger de la qualité (doc. 1), il n'a pas les moyens (3), il n'y a pas de fin à son désir (2) et il ne se singularise pas (2)

lundi 28 avril 2014

corrigé partiel de la synthèse n°5 (intro et première partie)

Le corpus est ici.

        L'homme étant comme disait Aristote un animal politique ou sociable, il est naturel qu'il forme des entreprises collectives. Il cherche le bonheur dans la cité, en créant ou en réformant la société. Les utopies sont justement les conceptions d'une vie collective idéale. Mais ces projets, quand ils commencent à se réaliser, rencontrent des obstacles. On le voit aussi bien dans la construction de la tour de Babel que dans celle d'Internet. C'est en effet ce que nous montre ce corpus composé de trois textes et d'une image. Pour commencer à se réaliser, une utopie doit être portée par une force collective. Mais cette force entre en rapport avec une autre force qui peut lui faire obstacle. La question est : comment savoir qu'une utopie est réalisable ou non ? Le seul moyen, c'est de tenter de la réaliser. Ce corpus nous révèle, à travers deux cas différents, ce qui advient lorsque ces forces différentes s'affrontent. Dans une première partie, nous verrons l'essor de l'utopie et dans une seconde son échec ou les risques qu'elle encourt.
        Voyons tout d'abord comment l'utopie peut naître et commencer à se réaliser. On peut noter que ces deux rêves, celui de Babel et celui d'Internet, impliquent un savoir-faire technique. Il s'agit dans les deux cas de créer et d'innover. Les hommes de Babel utilisent des briques et du mortier, au lieu de pierre et de bitume, c'est-à-dire des matériaux inhabituels apparemment. Sans doute est-ce que dans cette vallée de Shinéar où ils s'installent on ne trouve pas de pierre. On voit bien, puisque ces hommes décident de cuire ces briques, qu'il s'agit d'une innovation. Si la cuisson était déjà un usage établi, on ne voit pas pourquoi ils ajouteraient cette précision. Dans le cas d'Internet aussi, nous avons innovation technique. Xavier Molénat résume les étapes de la gestation et de la mise en œuvre d'Internet. En premier, un réseau d'ordinateurs de campus universitaires, qu'on appelle Arpanet. La technique ici est l'informatique et les usagers sont d'abord des informaticiens. De plus, cette cité virtuelle sert à réunir des spécialistes, scientifiques, chercheurs, techniciens. Comme dans l'histoire de Babel, le projet collectif réunit ceux qui le réalisent et, par extension, ceux qui travaillent ensemble à élaborer un savoir. Dans les deux cas, la mise en œuvre de l'utopie est donc une affaire technique et une affaire qui rassemble, qui cimente une communauté. Marcel Thiriet le confirme en disant qu'Internet transcende les cultures et les frontières. L'utopie ici abolit ou surmonte la diversité humaine pour atteindre à l'unité comme dans le peuple de Babel. Dans les deux entreprises, on trouve des hommes qui parlent la même langue, soit celle du peuple de Babel soit celle de la science moderne. Ce sont donc des hommes qui sont faits pour s'entendre et se comprendre. On peut ajouter une troisième caractéristique. Xavier Moléat nous dit qu'Arpanet réunit des égaux, des gens qui ont le même statut. Or il semble bien qu'on trouve la même égalité chez les hommes de Babel, d'après la Genèse, puisqu'ils emploient la première personne du pluriel de l'impératif. Ils ne donnent pas d'ordre. Ils décident ensemble. Peut-être le tableau de Bruegel diffère-t-il un peu sur ce point dans la mesure où l'on y voit des ouvriers agenouillés devant un personnage richement vêtu. Une quatrième caractéristique se dégage des deux cas. Il s'agit de manifestations de la liberté humaine. Les hommes de Babel décident, ils sont confiants en leur force, rien ne semble pouvoir limiter leur volonté, ils veulent que la tour rejoigne le ciel. De même, les concepteurs et les défenseurs du net prônent la liberté des échanges, leur projet est un monument de la liberté humaine. Et c'est cette liberté qu'ils s'associent pour défendre quand ils la sentent menacée par ce que nous verrons dans la deuxième partie, les forces qui veulent la modifier ou la restreindre.

mardi 18 mars 2014

Corrigé de la synthèse n° 1 (Cette part de rêve...)

Le corpus est ici.
Voici le plan détaillé du développement :

Première partie : 
Reproches faits à la rêverie :
La rêverie est vaine et démoralisante. (document 3)
Cette activité spécialement féminine présente des risques selon les directeurs de conscience. (3)
Elle risque de détourner la femme de son devoir conjugal et matrimonial. (3)
Nourrie par la lecture des romans, elle est un germe de dissipation et de révolte. (3)
La concubine du poète n'aime pas le voir rêver. (4)
Elle n'accorde pas de valeur à la rêverie et à la poésie. (4)
La rêverie rend distrait. ( document 1)
Elle empêche d'accomplir une tâche sans délai (lire ou travailler en classe). (1)
Elle n'est pas appréciée, en particulier dans l'entreprise. (2)
Elle est déconseillée au bureau. (2)
On l'associe à la procrastination et à une vie infructueuse. (2)
Elle peut virer à l'anxiété si le contexte n'est pas propice. (2)

(Se demander : Qui sont ses détracteurs ?
Que reproche-t-on à la rêverie ?) 

Commencer la première partie ainsi :
 
On reproche essentiellement à la rêverie de détourner du devoir et des obligations. Le rêveur serait celui qui se dérobe aux tâches utiles ou qui se laisse entraîner hors du droit chemin. Il est une sorte de déserteur, un fugitif, voire un rebelle en puissance. Ce qu'on n'aime pas, c'est qu'il néglige le travail, la vie sociale et éventuellement la moralité. On le voit dans l'étude de Caroline Muller qui porte sur le XIXe siècle et la fin du siècle plus précisément. Les directeurs de conscience, des religieux, dénoncent l'inutilité et les dangers de la rêverie. Ce sont surtout les femmes qui sont concernées. Etc.

Deuxième partie :
Défense de la rêverie :

Google offre à ses employés 20% de temps de travail personnel. (2)
La rêverie développe la créativité qui sera de plus en plus nécessaire dans la vie professionnelle. (2)
Les enfants rêvent. (2)
Rousseau était un adepte de la rêverie. (2)
Le poète de Baudelaire aime rêver en contemplant les nuages. (4)
Les animaux rêvent. (2)
On peut rêver dans la nature, dans les embouteillages, chez soi avec de la musique. (2)
La rêverie est jugée bonne au XIXe si elle est orientée vers Dieu. (3)
Les femmes demeurent attachées à la rêverie. (3)
De nos jours, les rêves audacieux sont appréciés. (3)
La rêverie est réhabilitée par les scientifiques. (1 et 2)

(Qui la défend ?
Quelles sont ses vertus ?)

Deuxième partie rédigée : 

Bien qu'elle ait eu et qu'elle ait encore des détracteurs, la rêverie a aussi de nombreux partisans. On trouve dans ce corpus des arguments qui justifient qu'on s'y abandonne. On voit tout d'abord, dans le document 2, que des entreprises non seulement la tolèrent mais la favorisent dans certaines limites. C'est le cas de Google, nous dit Jean-Philippe Touzeau. Cette société incite ses employés à consacrer vingt pour cent de leur temps de travail à concrétiser des rêves et des projets personnels. La moitié des créations de l'entreprise reposent sur cette pratique. Touzeau pense que la rêverie stimule le sens de l'innovation et que ce sens sera de plus en plus nécessaire dans la vie professionnelle. C'est pourquoi il estime qu'il ne faut pas étouffer l'imagination des enfants. Ceux-ci, nous rappelle-t-il, aiment se laisser aller à rêvasser comme l'auteur le faisait dans la nature. Un cadre champêtre est en effet, selon lui, particulièrement propice. C'est ce qu'avait compris Rousseau qui aimait laisser vagabonder son esprit au bord du lac de Bienne. Et ce philosophe était pourtant tout sauf improductif. On ne peut pas dire qu'il ait gâché sa vie. Il faut donc relativiser le reproche d'incurie, d'inefficacité, de procrastination fait aux rêveurs. Il faut également repousser en partie l'idée que la rêverie assombrisse l'âme. En effet, on voit le plaisir que le poète de " La Soupe et les nuages " puise dans la contemplation rêveuse des nuages. Ceux-ci lui procurent une satisfaction esthétique qu'il compare à l'attrait des yeux de sa bien-aimée. Dans ce même ordre d'idées, Touzeau se souvient du plaisir qu'il éprouvait à rêver et nous conseille d'offrir à notre esprit ces moments de détente que connaissent les animaux. Dans la nature, dans les embouteillages, chez soi avec de la musique, on peut rêver partout. D'ailleurs, même les directeurs de conscience ne condamnaient pas toute forme de rêverie puisqu'ils admettaient, uniquement il est vrai, celle dirigée vers l'infini et le ciel. Et les nuages sont, à la fois pour Baudelaire et Touzeau, un support de la rêverie. Au reste, les directeurs de conscience ne sont pas tout à fait parvenus à leur fin puisque, selon Caroline Muller, les femmes demeuraient attachées à la rêverie. Et cette sorte de police morale du XIXe n'a pas survécu de nos jours. Dans notre société, dit Muller, les rêves audacieux sont appréciés. Enfin, un dernier argument, et non des moindres, vient en renfort pour réhabiliter la rêverie. Les documents 1 et 2 s'en font l'écho. Jean Etienne révèle une découverte scientifique récente. Dans la rêverie, les deux réseaux de neurones, le réseau exécutif et le réseau par défaut, sont activés ensemble. Jusque-là les chercheurs pensaient qu'ils ne fonctionnaient pas en même temps, dit Kalina Christoff, la chercheuse canadienne qui a conduit une étude par IRMF. Sa conclusion, rapportée par Jean Etienne, est que la rêverie favorise l'émergence d'idées nouvelles et la résolution de questions difficiles. En somme, cet ensemble d'arguments redonne à la rêverie ses lettres de noblesse.

jeudi 6 mars 2014

Sujet de culture générale sur les deux thèmes : cette part de rêve & révolution numérique

1) Vous ferez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :

Document 1 :

Depuis sa naissance, Internet a été porteur des rêves de ses concepteurs. A travers le réseau devait émerger une société du partage du savoir, pacifique et égalitaire. Ces idéaux survivent malgré la banalisation du Web.
C’est une révolution en trois ou quatre lettres : www, url, http, html… Il y a vingt ans, un ingénieur inventait les technologies qui allaient donner naissance à la Toile mondiale (world wide web). (...)
Mais ce que Tim Berners-Lee (1) a offert au grand public, ce ne sont pas seulement des techniques, c’est aussi une véritable utopie fondée sur la gratuité et le partage des connaissances, dont ont été porteurs les pionniers du Net.
En effet, l’aventure Internet a débuté bien avant l’émergence du world wide web. Apparu dès 1969, ce que l’on appelle alors l’Arpanet relie quelques ordinateurs situés sur des campus universitaires. Les premiers utilisateurs sont des informaticiens pour qui le réseau n’est rien d’autre qu’un outil de travail permettant la collaboration à distance entre pairs. Comme le note Patrice Flichy, l’une des particularités d’Internet est d’avoir été mis en œuvre par et pour le monde académique, sans passer par une quelconque forme de transfert. Ainsi, « les informaticiens mettent des ordinateurs en réseau, pour pouvoir échanger entre eux, et le contenu même de leur dialogue concerne la construction de ce réseau. Un tel cercle vertueux n’est possible que parce que l’on est en dehors du monde ordinaire, celui de la société marchande où production et consommation sont totalement distinctes. Ces chercheurs ont pu non seulement produire une utopie, mais aussi la réaliser et la faire fonctionner au sein de leur propre monde ».
L’utopie de cette « nation-réseau », comme l’appellent certains, s’inspire du fonctionnement du champ scientifique et se fonde sur quatre principes. Tout d’abord, l’échange et la coopération se font entre spécialistes, pouvant être distants physiquement mais ayant les mêmes intérêts, participant aux mêmes revues, aux mêmes colloques. C’est ensuite une communauté d’égaux où le statut de chacun repose essentiellement sur le mérite, évalué par les pairs qui vont tester, commenter, améliorer vos propositions. Le débat est donc largement ouvert et ne peut être clos par un argument d’autorité. L’information circule librement.
La coopération est donc une valeur centrale au sein de cette utopie, car elle permet de réaliser des tâches inaccessibles à un individu isolé, comme la création d’un logiciel. Grâce à Internet, la rapide circulation de l’information permet une grande transparence qui facilite la coopération. Mais la transparence permet aussi d’identifier la compétition entre les équipes. Cette nation-réseau est enfin un monde à part, clos, réservé aux usages académiques, où le commerce n’a pas sa place.
Coopération, gratuité, absence de hiérarchie, libre accès à l’information : les pionniers d’Internet sont porteurs d’une utopie forte, qu’ils mettent en pratique. Au cours des années 1980, d’autres acteurs tels que les hackers (2), inspirés par la contre-culture hippie, défendront le Net comme outil communautaire et écologique.
Mais à partir du moment où, au milieu des années 1990, Internet s’ouvre au grand public, les choses ne pouvaient rester en l’état. Avec l’arrivée du world wide web, l’anonymat succède à la communauté des pairs, et le réseau ouvre ses portes au commerce. L’utopie des pionniers n’a cependant pas complètement disparu pour autant. Le discours public qui se développe pour encourager à la pratique d’Internet perpétue le mythe de la communauté à travers l’image du « village planétaire » empruntée à Marshall Mac Luhan, où chaque internaute est « plus qu’un utilisateur, agissant et contribuant à la richesse de la communauté virtuelle ».

1. Tim Berners-Lee : citoyen britannique, principal inventeur du World Wide Web.
2. Hacker : spécialiste dans la maîtrise de la sécurité informatique et donc des moyens de déjouer cette sécurité.

Xavier Molénat, " La force de l'utopie ", scienceshumaines.com.


Document 2 :

Le web est né sous le signe de la liberté des échanges, par nature et par définition. Par delà les frontières, les cultures.
Assiste-t-on aujourd'hui à la fin d'une utopie ?
Les Etats, des groupes privés, cherchent de plus en plus à contrôler un pouvoir qui leur échappe, des flux d'informations et des données nuisant à leurs intérêts. La résistance s'organise contre une intrusion qui dénature totalement le projet. Cette volonté de gouvernance est ambiguë. Elle peut se justifier dans certains cas, pour les questions liées au contrôle de certains réseaux liés à des formes majeures de délinquance, mais le risque d'un contrôle d'Etat à des fins politiques n'est pas imaginaire, pas plus que l'emprise privée, commerciale sur certains contenus de la toile.
Toutes ces tendances, déjà existantes ou perceptibles, mettent en péril l'édifice lui-même, comme la prise de contrôle par des groupes commerciaux des radios libres à partir de 1981 a totalement dénaturé leur objectif et leur esprit.
Déjà Hadopi (1), tel qu'il fut institutionnalisé, avait suscité maintes réserves, car profitant surtout aux intérêts privés, à la source de la diffusion de biens culturels.
Avec SOPA (2) et PIPA (3), la crainte s'accentue d'un filtrage du net à grande échelle, malgré des réticences exprimées sur les risques et la constitutionnalité des mesures de blocage envisagés. Mi-janvier, la Maison Blanche s'est (heureusement) désolidarisée des projets de loi examinés par le Congrès. « Nous considérons que le piratage sur Internet est un grave problème qui nécessite une réponse législative sérieuse, mais nous ne soutiendrons pas une législation qui réduit la liberté d'expression, augmente les risques pour la sécurité cybernétique et sape le dynamisme et le caractère innovant de l'Internet mondial. »
Pour combien de temps?...
Face à l'ACTA (4), l'Hadopi international, les inquiétudes grandissent encore. Le texte est signé par l'Union Européenne, mais pas encore entériné. Il fait l'objet d'âpres discussions, car placé sous le signe de l'arbitraire.
Le Web se mobilise . « Cela signifierait que les missions de police (surveillance et collection de preuves) et de justice (sanctions) puissent être confiées aux acteurs privés, contournant ainsi l'autorité judiciaire et le droit à un procès équitable. » Le caractère flou des textes peut favoriser toutes les dérives peu compatibles avec la Charte européenne des droits fondamentaux. La quadrature du net est de toutes manières absurde, tout comme est irréalisable la quadrature du cercle.
Bientôt un enterrement de première classe?...
Un débat s'impose.
Mais il y a pire. Il se prépare un méga cyber espion européen.
« Pire qu'ACTA, PIPA et SOPA réunis, il y a INDECT (5), le grand oublié des pétitions qui tournent en ce moment. Lancé en silence le 1er janvier 2009, le programme européen de recherche INDECT est étalé sur 5 ans. C'est le temps nécessaire pour mettre en place ce méga cyber espion.
Officiellement, la Commission Européenne a chargé le consortium INDECT de mettre en place « un système intelligent d'information permettant l'observation, la recherche et la détection en vue d'assurer la sécurité des citoyens dans un environnement urbain » et dont le but est en fait « la détection automatique des menaces, des comportements anormaux ou de violence. » Voilà qui a le mérite d'être explicite ...
Au nom de notre « sacro-sainte » sécurité, il se construit un monde où notre liberté semble fondre comme neige au soleil. Le consortium INDECT est en train de plancher très discrètement sur une sorte de méga robot qui épluchera minutieusement et automatiquement tous les sites internet, les forums de discussion, les FTP, les P2P et même nos ordinateurs personnels ... Une sorte de clone du projet ECHELON (6) des Etats-Unis. Les informations collectées seront traitées par des programmes qui seront en mesure de comprendre et d'enregistrer les relations entre les individus ainsi que les diverses organisations auxquelles ils appartiennent. Avec en prime, la création automatique de dossiers sur les individus et les différentes oragnisations. Autant dire que notre vie privée ne l'est plus du tout. Il en ressortira une méga base de données extrêment détaillée et pointue de chacun d'entre nous. Il y est même question d'inclure le fichier ADN des Européens ainsi que leurs goûts et préférences !!!
Big Brother est bien là ... » (Stéphanie Marthely-Allard sur blogs.mediapart.fr)
Ces nouveaux moyens peuvent être utilisés pour le pire.
L'utopie informatique est née aux USA.
Elle pourrait bien mourir là-bas...
Mais le pire n'est jamais sûr...

1. Hadopi : Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet.
2. SOPA : Stop Online Piracy Act, proposition de loi contre le piratage, dont la discussion a été suspendue.
3. PIPA : projet de loi déposé au Sénat des Etats-Unis sur la prévention des menaces en ligne contre la créativité économique et sur le vol de la propriété intellectuelle.
4. ACTA : traité international multilatéral sur le renforcement des droits de propriété intellectuelle, négocié de 2006 à 2010 par une quarantaine de pays.
5. INDECT : Système d’information intelligent soutenant l’observation, la recherche et la détection pour la sécurité des citoyens en milieu urbain, projet financé par l'Union Européenne.
6. ECHELON : le réseau Echelon désigne le système mondial d'interception des communications privées et publiques (SIGINT), élaboré par les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Marcel Thiriet, « Internet : fin d'une utopie ? », marcelthiriet.blogspot.fr.


Document 3 :

Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l’orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s’y établirent. Ils se dirent l’un à l’autre : Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre ! Or Yahvé (1) descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres.Yahvé les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la face de la terre.
1. Yahvé : Dieu.

Genèse, 11, La Bible de Jérusalem.


Document 4 :



Pieter Bruegel l'Ancien (vers 1525-1569), La Tour de Babel.


2) Internet vous fait-il rêver ou cauchemarder ?